Trafalgar, d’Angélica Gorodischer

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais à nouveau te parler d’Angélica Gorodischer.

Trafalgar

volte082-2019

Introduction

 

Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service presse des éditions La Volte, que je remercie pour l’envoi du recueil !

Angélica Gorodischer est une autrice argentine de de science-fiction et de fantasy née en 1928. Elle est l’une des autrices de science-fiction et de fantasy de langue espagnole les plus reconnues au monde, comme en témoigne son prix World Fantasy, reçu en 2011 pour l’ensemble de son œuvre, ou son prix Dignité de l’Assemblée Permanente pour les Droits de l’Homme, reçu en 1996 pour son action en faveur du féminisme. Elle dispose d’une certaine aura dans l’anglosphère, puisque les nouvelles qui composent Kalpa Impérial, dont je vous ai parlé il y a quelques temps, ont été traduites en langue anglaise par… Ursula Le Guin, l’autrice de Terremer et de La Main gauche de la nuit. La classe, non ?

Le recueil de Trafalgar est à l’origine paru en 1979 en Argentine. Il a été traduit de l’espagnol par Guillaume Contré pour les éditions La Volte.

En voici la quatrième de couverture :

« Affabulations pures ou témoignages véridiques, les aventures de Trafalgar Medrano sont toujours un régal à écouter ! Ce voyageur de commerce intrépide, amateur de doubles cafés et de cigarettes brunes, sillonne la galaxie pour vendre du matériel de lecture dans le système Seskundrea, acheter du kaolin sur les îles noires d’Akimarêz ou bien mourir d’ennui sur la sage Aleiçarga.

Et quand il n’y a pas de femme irrésistible pour le retenir, on guette le fou qui fera basculer l’histoire dans le rocambolesque. Sauf que tout est faux.

Ou pas. Ce qui n’a aucune importance, puisque personne ne dira le contraire : Trafalgar Medrano est de loin le meilleur conteur que l’univers ait porté, parole d’Angélica Gorodischer.

Tribulations cocasses mais aussi satires sociales, ces histoires sont autant de miroirs déformants que l’immense autrice argentine tend à nos sociétés contemporaines. »

Mon analyse du recueil traitera d’abord de l’hommage rendu par Angélica Gorodischer à la SF, puis je vous parlerai de la manière dont elle joue avec l’acte narratif dans les récits du recueil.

L’Analyse

Hommage à la science-fiction

 

Les récits d’Angélica Gorodischer font des références directes à la SF. En effet, l’autrice cite des auteurs classiques américains de science-fiction, tels que Edgar Rice Burroughs (Le Cycle de Mars, Pellucidar), Philip K. Dick (Ubik, À Rebrousse temps, Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques), Kurt Vonnegut (Abattoir 5), qui font partie intégrante des lectures de Trafalgar Medrano, le personnage central du recueil, au même titre que des écrivains plus canoniques en littérature dite générale, tels que Honoré de Balzac ou Italo Calvino. Cela nous donne des renseignements sur l’univers au sein desquels les récits prennent place, qui est à la fois donné comme le nôtre, puisque Trafalgar rencontre ses amis et raconte ses récits dans la ville de Rosario en Argentine et lit des auteurs que nous connaissons. L’univers de Trafalgar s’avère également marqué par l’imaginaire, parce que ses récits empruntent aux genres de l’imaginaire et aux tropes de la science-fiction. On peut d’ailleurs noter que le personnage de Trafalgar Medrano est un marchand qui s’enrichit en achetant et vendant des ressources d’une planète à l’autre, ce qui peut le faire correspondre au topos du « prince-marchand », personnage qui parcourt l’univers pour faire des profits, présent dans la science-fiction des années 1950, dans Fondation d’Isaac Asimov mais aussi dans Le Prince marchand de Poul Anderson par exemple.

En effet, au-delà des références directes à des auteurs de SF, les récits de Trafalgar relatent tous les aventures vécues par le personnage du même nom au sein de mondes extraterrestres (Veroboar dans « À la lumière de la chaste lune électronique », Anandaha-A dans « Sagesse du cercle », une Terre uchronique dans « Des navigateurs », Uunu dans « Le meilleur jour de l’année »…) dans tous les récits. Ainsi, chaque récit met en scène une aventure et un monde différents de Trafalgar, qu’on peut parfois associer à des tropes ou des genres établis de la SF. Ainsi, Veroboar, avec les Milles Femmes qui la dirigent, peut être associée à un monde dystopique, qui interdit la BD, ce qui peut constituer une référence directe à l’Argentine dictatoriale qui interdisait les BD trop engagées contre le régime, de même que le monde de Serprabel dans « Intermèdes avec mes tantes », Anandaha-A dans « Sagesse du cercle » traite de l’exploration de vestiges extraterrestres, la Terre des « Navigateurs » peut correspondre à une uchronie au sein de laquelle Trafalgar change l’histoire de la colonisation de l’Amérique, et « Le Meilleur jour de l’année » explore les voyages dans le temps et les notions de multivers au sein d’une même planète. D’autres nouvelles, comme « Strelitzias, lagerstroemias et hysophilias », « Constance » ou « Monsieur Chaos », traitent également des rapports de domination d’une population sur une autre, avec des jeux autour des apparences fictives et des pouvoirs réels des personnages avec lesquels Trafalgar interagit. Ainsi, Constance, reine réfugiée sur la planète déserte de Dontéa-Doréa, peut apparaître à la fois comme une reine affaiblie qui rejette la manière d’exercer le pouvoir sur sa planète d’origine, mais aussi comme un personnage en quête de pouvoir, les dirigeants de la planète de Susakiiri-Do ne sont définitivement pas ce qu’ils semblent être et se révèlent très proches de créatures qui dévorent des flammes, et « Monsieur Chaos », dans le monde trop ordonné et rationnel de Aleiçarga, incarne une forme de rébellion face un ordre bien trop cloisonnant grâce à sa manière de penser.

Les mondes dépeints par Angélica Gorodischer à travers les récits de Trafalgar s’inscrivent dans la pure SF, avec des sociétés inventées et parfois marquées par le surnaturel, qui dénoncent toutefois des réalités politiques problématiques. Par exemple, « Le combat de la famille Gonzalez pour un monde meilleur », à travers sa mise en scène d’un retour perpétuel et littéral des morts à la vie pour harceler les vivants et empêcher la société de progresser, constitue une dénonciation de l’immobilisme social. L’autrice dénonce également les régimes totalitaires, à travers la mise en scène de mondes dictatoriaux dans plusieurs nouvelles, notamment « À la lumière de la chaste lune électronique » avec les Milles Femmes, « Le Meilleur jour de l’année » avec les révolutions qu’il dépeint dans l’une des temporalités parallèles de la planète Uunu, « Intermède avec mes tantes » qui traite d’une oligarchie et d’un dirigeant fantoche, ironiquement qualifié de « Seigneur des Seigneurs », « Monsieur Chaos » s’oppose à des dirigeants trop rationnels, Constance dans la nouvelle éponyme est supposément une reine mise à mal par des dieux qui souhaitent obtenir les faveurs d’un peuple, et les dirigeants du monde de Susakiiri-Do semblent entretenir des mystères quant à leur véritable nature. Ainsi, les mondes science-fictifs d’Angélica Gorodischer sont porteurs d’un propos politique et de l’engagement de leur créatrice.

Parole conteuse

 

Structurellement, Trafalgar est une sorte de fix-up, c’est-à-dire un roman composé de nouvelles qui font progresser son intrigue de manière chronologique. C’est principalement pour cette raison qu’il faut lire les nouvelles dans l’ordre, comme l’indique l’autrice elle-même en introduction, et ne pas les lire comme un recueil de nouvelles plus classique. À ce titre, Trafalgar doit être lu de la même manière que les trois premiers tomes de Fondation d’Isaac Asimov ou Célestopol d’Emmanuel Chastellière. Ainsi, la dernière nouvelle, « Strelitzias, lagerstroemias et hysophilias » constitue une sorte d’aboutissement de la première, « À la lumière de la chaste lune électronique », à laquelle elle est directement reliée.

Angélica Gorodischer joue également avec l’acte narratif dans son recueil. En effet, elle incorpore une dimension métanarrative à ses textes, et ce de plusieurs manières. D’abord, on observe que les aventures vécues par Trafalgar ne sont jamais pleinement prises en charge par le personnage lui-même, mais par son entourage, qui raconte les nouvelles. La première nouvelle est ainsi racontée par un ami avocat de Trafalgar, « Sagesse du cercle » par une femme qui le connaît, et on peut supposer que c’est elle qui relate les récits suivants « Des navigateurs », « Le meilleur jour de l’année », « Intermède avec mes tantes », « Monsieur Chaos », « Constance », et « Strelitzias, lagerstroemias et hysophilias ». La seule nouvelle narrée par Trafalgar Medrano lui-même est ainsi « Le combat de la famille Gonzalez pour un monde meilleur ».

Le fait que ce ne soit pas le personnage d’aventurier qui raconte directement ses voyages instaure une sorte de décalage, parce que ses interlocuteurs, qui constituent son public, peuvent réagir et commenter ce qu’il dit, mais également et surtout parce que ce sont eux qui prennent en charge ses récits. Ce décalage apparaît dans les adresses fréquentes au lecteur et dans les digressions qui parsèment le récit et ponctuent les récits de Trafalgar, qui s’interrompt ou se trouve interrompu par son public. Ces interruptions sont parfois d’ordre très trivial, comme le montre l’obsession de Trafalgar pour le café bien fait et les cigarettes brunes. Sa passion pour le café s’observe d’ailleurs à la fois dans les commentaires qu’il effectue sur les boissons qu’on lui sert, qui font office de digression, et d’une remise en contexte de l’acte fictionnel dans sa situation d’énonciation, c’est-à-dire au sein du cadre dans lequel le récit est narré. Ainsi, le fait qu’il commente le café qu’il boit chez ses amis, ou le plus souvent au café Burgundy servi par le fameux Marcos, et les autres digressions, ramènent les histoires de Trafalgar Medrano à leur statut de fiction, à l’intérieur même d’une fiction. Le commentaire des aventures de Trafalgar prend également parfois une dimension humoristique.

Ce jeu avec la parole conteuse et l’acte de narration s’observe aussi dans le personnage de la narratrice qui prend en charge la plupart des récits du recueil, parce qu’on peut l’assimiler à Angélica Gorodischer elle-même, puisqu’elle écoute Trafalgar raconter ses aventures, les retransmet au lecteur avec des commentaires, et exerce le métier d’écrivain, puisque Trafalgar mentionne le fait qu’elle écrit des nouvelles, et vit à Rosario en Argentine, tout comme l’autrice par exemple. Une mention explicite de Kalpa Impérial, autre recueil de nouvelles d’Angélica Gorodsicher, est d’ailleurs faite par l’un des personnages. Le fait que ce personnage de narratrice écrivaine puisse être assimilé à l’autrice elle-même contribue au jeu métanarratif établi par le recueil, et interroge également l’acte de création littéraire, ainsi que le rapport de l’écrivain à ses personnages.

Le mot de la fin

 

J’avais beaucoup apprécié Kalpa Impérial d’Angélica Gorodischer, et j’attendais avec impatience que d’autres de ses écrits soient traduits.

C’est désormais chose faite avec Trafalgar, un recueil de nouvelles à la structure de fix-up, dans lequel l’autrice met en scène les aventures plus ou moins réelles de Trafalgar Medrano, un marchand qui raconte ses voyages sur d’autres planètes.

À travers les récits des aventures de Trafalgar, Angélica Gorodischer rend hommage aux genres et aux tropes de la SF, tout en traitant de problèmes politiques et sociétaux tels que la dictature et la quête de pouvoir. L’autrice joue également avec l’acte narratif, en ajoutant une dimension métanarrative aux paroles de son personnage, qui prennent place dans un contexte au sein duquel ses récits sont donnés pour ce qu’ils sont littéralement, c’est-à-dire une fiction relatée par des tiers.

Vous pouvez également consulter les chroniques de Charybde

4 commentaires sur “Trafalgar, d’Angélica Gorodischer

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