Les Tentacules, de Rita Indiana

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler d’un roman qui mêle science-fiction et réalisme magique.

Les Tentacules, de Rita Indiana


Introduction


Avant de commencer, j’aimerais préciser que cette chronique émane d’un service de presse des éditions Rue de l’échiquier, que je remercie chaleureusement pour l’envoi du roman !

Rita Indiana est une écrivaine, et autrice-compositrice-interprète queer née en 1977 en République Dominicaine. Ses romans s’intéressent à la manière dont les sociétés caribéennes traitent de la race, de la classe et du genre.

Le roman dont je vais vous parler aujourd’hui, Les Tentacules, est originellement paru en 2015. Il a été traduit par Francois-Michel Durazzo pour la collection « Fiction » des éditions Rue de l’échiquier, qui ont publié la version française en 2020.

En voici la quatrième de couverture :

« Dans ce roman inclassable à l’énergie punk, où les époques et les personnages s’entremêlent, vous croiserez les divinités afro-antillaises des Caraïbes, les chansons d’ABBA et la musique électro, les boucaniers chasseurs de bétail sauvage, les gravures de Goya et le performance art…

En 2027, dans une République dominicaine marquée par plusieurs catastrophes écologiques, Acilde, adolescente pauvre, est depuis peu la servante d’Esther Escudero, grande prêtresse de la Santería. Elle cherche à vendre illégalement l’anémone que possède sa patronne pour acquérir le Rainbow Bright, une drogue qui lui permettrait de changer de sexe sans intervention chirurgicale. Simultanément, au début des années 2000, Argenis, artiste en perdition, est invité en résidence par un couple de mécènes qui souhaite créer un sanctuaire marin afin de protéger les récifs coralliens de Sosua. »

Mon analyse du roman s’intéressera notamment à la manière dont l’autrice traite du motif du temps et mélange les genres.

L’Analyse


SF et Réalisme magique, temps et écologie


Les Tentacules s’articule autour de deux lignes narratives au sein de la République Dominicaine, l’une située dans les années 2000 et l’autre en 2027, alors que le réchauffement climatique et la pollution ont détruit une partie de la faune marine et des coraux. La première nous fait suivre Argenis, un peintre sans le sou qui tente sa chance dans une résidence artistique chapeautée par Giorgio Menicucci, un riche mécène, à Playa Bo. La seconde met en scène Acilde, un homme transgenre, qui cherche à obtenir un corps qui correspond à son identité de genre sans opération, ce qui nécessite une drogue particulière, le Rainbow Bright. En effet, cette substance transforme complètement le corps de ses utilisateurs pour leur permettre de changer de sexe biologique. Rita Indiana met donc en scène un passé et futur proche de la République Dominicaine, qui précède et suit des catastrophes écologiques. On remarque en effet que l’époque d’Argenis se préoccupe de la préservation des coraux, à travers le personnage de Linda la compagne de Giorgio, qui conduit des expériences scientifiques sur les récifs coraliens pour les rendre plus résistants. Les Tentacules est donc un roman porteur de préoccupations écologiques, mais aussi sociales.

En effet, l’autrice montre la violence des trajectoires de ses personnages. Acilde a subi des moqueries, des brimades, et des violences familiales à cause de son statut de son statut de personne transgenre, est forcé de se prostituer et de servir pour assurer sa survie et tenter d’acquérir le Rainbow Bright. Argenis est quant à lui présenté comme un artiste de culture classique et orienté vers des sujets canoniques, mais au contact de l’art contemporain, sa technique évolue et ses tableaux deviennent plus ironiques vis-à-vis des sujets religieux, par exemple. Cependant, il apparaît comme un peintre raté, puisqu’il n’expose pas et vit de petits boulots, comme astrologue dans une centrale d’appels (oui oui). Argenis cherche à dépasser sa médiocrité pour être reconnu comme un véritable artiste. Le passé et la vie d’Acilde et Argenis sont évoqués de manière très crue, ce qui laisse transparaître toute la violence qu’ils subissent ou perpétrer, tant dans leur langage que dans leurs actes. Rita Indiana explore le passé d’autres personnages, à l’image de Malagueta, un ancien sportif devenu artiste conceptuel après une blessure qui l’a empêché de devenir joueur de baseball. Argenis, Malagueta, et les autres artistes de la résidence permettent à l’autrice de mettre en scène et de traiter de différentes pratiques artistiques, tout en adressant des clins d’œil à des formes d’art vues comme populaires, puisque Malagueta est présenté comme un fan de Dragon Ball Z, l’anime adapté du manga Dragon Ball d’Akira Toriyama.

Rita Indiana mêle science-fiction et réalisme magique dans son roman. Le réalisme magique s’observe dans les mentions des divinités du culte de la Santeria et des prières qui leur sont adressées par les personnages, mais aussi dans les voyages hallucinés d’Argenis. Le peintre bascule en effet à l’époque coloniale, au 17ème siècle, en compagnie de pirates qui échangent des marchandises de contrebande avec les anglais (oui oui), et pour lesquels il est forcé de travailler, sous peine d’être frappé (oui oui). Les limites de la réalité deviennent plus troubles pour le personnage. Les éléments science-fictifs des Tentacules sont notamment le Rainbow Bright, une drogue aux capacités surnaturelles, puisqu’elle se substitue à une opération chirurgicale, et des applications comme « PriceSpy », une application reliée aux rétines qui permet d’évaluer les prix des objets dans le champ de vision de ses utilisateurs. Ce mélange de technologie et de réalisme magique peut être rapproché des romans Toxoplasma et Elliot du néant de Sabrina Calvo, dans lesquels elle mêle des technologies avancées et des éléments de réalisme magique qui remettent en question le réel au sein duquel vivent ses personnages. On remarque que l’autrice adresse une référence à Lovecraft explicite lorsqu’Ivan, un critique d’art, compare Olokun, une des divinités de la Santeria à « un truc à la Lovecraft », parce qu’Olokun vit et dort au plus profond de la mer et peut déchaîner des tempêtes qui peuvent engloutir le monde. Cela le rapproche d’un certain Cthulhu, qui dort, rêve et attend dans la cité engloutie de R’lyeh. La figure d’Olokun hante le récit de Rita Indiana et lui permet de matérialiser une nature vengeresse et destructrice dont il ne faut pas attirer la colère. Un article universitaire de Sharae Deckard et Kerstin Oloff intitulé  « “The One Who Comes from the Sea”: Marine Crisis and the New Oceanic Weird in Rita Indiana’s La mucama de Omicunlé », paru dans la revue Humanities, traite des liens et des ruptures entre le roman de Rita Indiana et les récits de H. P. Lovecraft, dans la manière dont deux auteurs se servent du motif des créatures océaniques.

Dans Les Tentacules, la réalité se dédouble du point de vue d’Argenis, forcé de vivre deux vies à la fois. C’est également le cas d’Acilde après sa prise du Rainbow Bright, qui le transforme physiquement, mais pas seulement. Sans rentrer dans les détails, il devient lui aussi capable de voyager dans le temps et de voir l’avenir, ce qui lui permet de planifier certains événements et de changer d’identité. On peut comparer les effets du Rainbow au JJ-180 décrit par Philip K. Dick dans le roman En attendant l’année dernière, puisque les deux substances permettent à leurs utilisateurs de voyager dans le temps pour tenter d’améliorer la situation de leur époque. Cependant, si Eric Sweetscent cherche à résoudre le conflit entre les Lilistariens et les Reegs, Acilde souhaite assurer son propre avenir et tente de préserver l’écosystème de la République Dominicaine.

Les deux personnages principaux des Tentacules voient donc différentes réalités se superposer, mais ne disposent pas du même pouvoir d’action sur celles-ci. Argenis est ainsi littéralement malmené par sa vie avec les pirates, ce qui l’empêche de créer, et se trouve donc piégé. À l’inverse, Acilde peut contrôler les événements, et maîtrise donc son destin après la prise du Rainbow Bright.

Le mot de la fin


Les Tentacules de Rita Indiana est un roman qui mêle science-fiction et réalisme magique. À travers le point de vue de deux personnages, Argenis et Acilde, l’autrice traite des catastrophes écologiques, mais aussi sociales, qui s’abattent sur la République Dominicaine, en montrant la période qui les précède, puis celle qui les suit. Elle établit des passerelles entre ces deux époques et d’autres temporalités à travers des voyages temporels permis par des drogues. La réalité se trouve alors brouillée autour de ses personnages, qui cherchent à manipuler leur histoire, pour le meilleur comme pour le pire. Argenis tente de se réaliser en tant qu’artiste, tandis qu’Acilde cherche à obtenir le corps et le destin qu’il désire.

Les Tentacules était mon premier contact avec la plume de Rita Indiana, et je vous le recommande vivement !

Vous pouvez également consulter les chroniques de Just A Word, Touchez mon blog, monseigneur, Livraisons Littéraires,

5 commentaires sur “Les Tentacules, de Rita Indiana

  1. Tu m’as convaincue! Je n’ai encore jamais lu de livres de Rita Indiana mais celui-ci m’attire énormément que ce soit pour la plume, pour les thématiques et pour l’idée des jeux de temporalité. Merci pour la découverte!

    Aimé par 1 personne

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