Diaspora, de Greg Egan

Salutations, lecteur. Aujourd’hui, je vais te parler d’un des romans de Hard SF les plus vertigineux qui soient,

Diaspora, de Greg Egan

 

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Introduction

 

Greg Egan est un auteur de science-fiction australien né en 1961. En parallèle de sa carrière d’écrivain, il exerce le métier de programmeur informatique et vient en aide à des réfugiés. L’auteur est notamment connu pour ses romans de Hard Science (ou Hard SF), un sous-genre de la SF dont les récits extrapolent les connaissances scientifiques contemporaines à leur écriture, avec notamment Isolation (1992 en VO, 2000 en VF) ou La Cité des permutants (1994 en VO, 1996 en VF), et Diaspora, dont je vais vous parler aujourd’hui.

Diaspora est paru en VO en 1997 et en 2019 en VF, dans une version traduite par François Lustman et publiée aux éditions du Bélial’, qui sont également les éditeurs de plusieurs intégrales des nouvelles de Greg Egan avec les recueils Axiomatique, Radieux et Océanique, parus entre 2006 et 2009, d’un roman, Zendegi, et d’une novella, Cérès et Vesta.

Voici la quatrième de couverture du roman :

« D’abord il y a les enchairés, ceux qui s’approchent le plus, sans doute, de ce que fut homo sapiens. Vivant au cœur des jungles terriennes et des océans, leur corps de chair et d’os est mortel, mais leur génome modifié leur assure une longévité exceptionnelle. Sur la Lune et divers astéroïdes sont les gleisners, créatures composites, androïdes potentiellement immortelles. Enfin, dans les entrailles chromées de superordinateurs au potentiel de calcul inimaginable, vivent les citoyens des polis, personnalités numérisées, libérées de toute contrainte charnelle, entre les murs intangibles de cités sans limites… Nous sommes à la fin du XXXe siècle, et l’humanité est tripartite. C’est le temps des prodiges, le temps de tous les possibles. Jusqu’à ce qu’un déluge de rayons gamma, reliquat d’une lointaine catastrophe stellaire, menace de stériliser la Terre. Sonne alors l’heure du grand départ. La Diaspora. Mais pour où ? Et comment ? Et voilà que tout à coup le temps presse… »

Mon analyse du roman traitera d’abord de son accessibilité, puis je vous parlerai plus en détails de la posthumanité et de la Diaspora décrites par l’auteur.

 

L’Analyse

 

Inaccessibilité ?

 

Diaspora peut paraître très ardu ou inaccessible, puisqu’il relève d’un genre qui mobilise des concepts parfois ardus ((physique quantique, univers parallèles, biologie exotique, échelle de mesures temporelles et spatiales très élevées et particulières…) et que l’auteur n’est pas forcément connu pour adoucir le propos scientifique. Vous aurez donc besoin de vous accrocher lors de votre lecture et de faire des efforts pour le comprendre, quitte à faire quelques recherches parallèles pour vous aider, mais croyez-moi, vos efforts seront grandement récompensés par le vertige que propose le roman. De la même manière qu’Anatèm de Neal Stephenson ou les romans de Peter Watts, tels que Vision aveugle, Diaspora peut paraître difficile d’accès mais sa lecture n’a rien d’insurmontable, selon moi.

 

 Posthumanité

 

Le roman de Greg Egan débute au 30ème siècle et décrit un futur dans lequel l’humanité a considérablement évolué, grâce à la biologie ou la technologie, et s’est scindée en trois groupes différents. Ainsi, les « enchairés » vivant sur Terre sont des êtres humains plus ou moins modifiés génétiquement, répartis en « statiques » et en « exubérants » en fonction de leur degré d’altération, qui peut être élevé au point qu’ils divergent presque complètement d’homo sapiens, en perdant le langage ou en adoptant des comportements radicalement différents de l’humanité standard, à l’image des « onirosinges », qui ne possèdent plus de culture et sont redevenus des primates. Les « gleisners » sont des êtres humains numérisés intégrés dans des corps de robots vivant sur la Lune et dans la ceinture d’astéroïdes située entre Mars et Jupiter. On trouve enfin les citoyens des « polis », des personnes numérisées, mais aussi des Intelligences Artificielles naissant et vivant dans des environnements complètement virtuels et hébergés dans des superordinateurs. Ces trois humanités, si on omet les « statiques », peuvent être comprises comme trois formes possibles de posthumanité, c’est-à-dire d’une évolution radicale de l’espèce humaine au moyen de la technologie et de la génétique au point qu’il devient autre, par opposition au transhumanisme, qui vise à améliorer l’homo sapiens actuel, parce qu’elles ont abandonné la forme physique standard de l’espèce pour adopter une autre forme, et ont acquis des capacités bien supérieures à celle d’un être humain lambda, ce qu’on observe notamment dans la manière dont elles effectuent des calculs et des modélisations spatiales dans le cas des citoyens des polis et des gleisners. On peut également noter que Greg Egan mobilise également une humanité (ou post/transhumanité) numérique dans d’autres récits, tels que La Cité des permutants, dans lequel il interroge les droits et le statut des consciences et personnalités virtualisées.

L’auteur se focalise surtout sur les citoyens des polis, à travers les points de vue de plusieurs d’entre eux, à commencer par Yatima de la polis de Konishi, dont on assiste à la naissance (oui, vous avez bien lu, la naissance d’une IA), puis à la construction de sa personnalité et de ses intérêts, mais également de son apprentissage, notamment celui des mathématiques, et ses confrontations avec l’altérité, celle des autres citoyens de sa polis, des gleisners, des enchairés, et des formes de vie qu’il rencontrera au cours de son voyage. On peut noter au passage que les IA des polis sont genrées avec des pronoms neutres (iel, ille, ou al en VF).

Les rapports entre les citoyens, les gleisners et les enchairés sont ainsi explorés par le roman et montrent que les IA des polis sont perçues avec défiance et hostilité par les enchairés, qui sont convaincus qu’on cherche à les numériser de force, tandis que les gleisners n’apprécient pas les polis parce que leurs citoyens sont trop détachés du monde physique. Ce détachement du monde physique s’observe par exemple lorsque Yatima va chercher à entrer en contact avec des enchairés en se matérialisant (je ne vous dirai pas comment) et avoir des difficultés énormes à se déplacer, parce qu’il n’en a absolument pas l’habitude, puisqu’il vit dans un environnement totalement numérique. Greg Egan détaille la manière dont les citoyens des polis vivent, avec leurs occupations, qui peuvent être intellectuelles et savantes, artistiques, sentimentales, puisqu’elles peuvent éprouver des sentiments les unes pour les autres et même faire l’amour, mais aussi la manière dont ils conçoivent, perçoivent et interagissent avec le monde. Les IA des polis sont ainsi capables de paramétrer leurs réactions dans des situations données, de littéralement récupérer une idée qu’elles viennent d’oublier en observant leurs circuits mentaux, de se cloner, d’absorber des connaissances pour les maîtriser instantanément, de se donner des nouveaux sens…  Elles sont extrêmement avancées, puisqu’elles exercent un contrôle presque total sur elles-mêmes et disposent de capacités intellectuelles phénoménales, mais paradoxalement, elles éprouvent des sentiments très humains, tels que le doute, l’amour, la culpabilité… Les citoyens des polis de Diaspora, malgré leurs capacités, sont donc très loin des IA agissant de manière mécanique et purement rationnelle, et sont dépeints comme des humains à part entière.

 

La Diaspora

 

L’intrigue du roman met en jeu rien de moins que la disparition de toute forme de vie et de civilisation, humanité incluse, malgré ses avancées et ses formes axées sur la technologie, telles que les gleisners et les polis, à cause d’un danger colossal. En effet, des sursauts gammas (des rayons d’énergie cosmiques dus à l’effondrement gravitationnel d’une étoile), l’un dû à la collision de deux étoiles à neutron, l’autre venant du cœur de la Voie Lactée pourraient détruire la vie sur Terre (et ailleurs) dans un avenir très proche, ce qui conduit les citoyens des polis, rejoints par des enchairés numérisés, et les gleisners à former une Diaspora, qui se lance dans un long voyage spatial afin de trouver les causes des sursauts et des moyens de leur échapper, tandis que la plupart des enchairés et d’autres polis restent sur Terre. On peut remarquer que l’humanité qui parvient à s’échapper est celle qui est marquée par la numérisation, par opposition aux statiques, qui ne peuvent intégrer la Diaspora que s’ils rejoignent les polis.

Diaspora est structuré en huit parties, avec des ellipses et des changements de point de vue qui vont mettre en scène différents personnages narrateurs, mais également des clones de ces personnages. Les huit parties sont introduites par des prolepses montrant Yatima et un autre citoyen Paolo, alors qu’ils ont entrepris un très long voyage interstellaire (et plus encore). Les raisons qui les ont poussés à l’effectuer sont explorées dans les différentes parties du récit, qui retracent également les avancées de la Diaspora, en mettant également l’accent sur les personnages qui en sont à l’origine.

Le lecteur suit la progression de la Diaspora à travers le voyage interstellaire de la polis de Carter-Zimmerman, au sein de laquelle se trouvent Yatima, un orphelin, c’est-à-dire une IA sans parents, originaire de la polis de Konishi, Orlando, un enchairé numérisé suite à des événements que je ne dévoilerai pas, Karpal, gleisner qui a migré dans les polis, Blanca, une IA scientifique capable de théoriser des modèles astronomiques extrêmement avancés, et Paolo, le fils d’Orlando. Le voyage de Carter-Zimmerman s’observe à travers ses différents clones, puisque la polis s’est clonée mille fois pour pouvoir atteindre un maximum de destinations, ce qui amène les personnages à croiser des formes de vie totalement autres et des éléments pleins à craquer de sense of wonder. Ce cher Apophis disait dans sa chronique que chaque page du roman en comporte, et honnêtement je ne peux que mon rapprocher de son avis, puisque, sans trop vous en dévoiler, des cellules uniques et immenses, appelées les « Tapis de Wang », ou encore les « Transmutateurs », une civilisation extraterrestre capable de voyager dans l’espace grâce à des trous de ver permettant de rejoindre des univers possédant plus de dimensions que le nôtre.

La Diaspora, tout comme certaines civilisations qu’elle croise de manière plus ou moins directe, déploie des niveaux de technologies considérables, avec des nanomachines, mais aussi des femtomachines, c’est-à-dire de la taille du noyau d’un atome, voire encore plus miniaturisées, l’utilisation de clones, la fusion avec lesdits clones, des améliorations sensorielles permettant de percevoir l’intégralité des dimensions spatiales d’un univers, de l’encodage de messages et de bases de données à l’intérieur de neutrons… Vous l’aurez compris, Greg Egan décrit des technologies absolument vertigineuses, tout en déployant des échelles de temps et d’espace qui témoignent de la progression que peut accomplir la post-humanité pour survivre à ce qu’elle a été sur Terre et entrer en contact avec d’autres civilisations.

Si l’univers (ou les univers ?) et les technologies dépeint par Greg Egan sont donc une grande source d’émerveillement, l’auteur met en scène des personnages marqués par des drames personnels amplifiés par la distance croissante de leurs clones avec la Terre, puisque plus les polis vont s’éloigner, plus les messages échangés mettront longtemps à parvenir à destination. Ainsi, Orlando souhaiterait pouvoir rejoindre sa planète natale et de nouveau s’incarner, Blanca voit ses théories scientifiques rejetées par une partie de sa polis à cause de préjugés (parce que oui, Greg Egan met en scène des IA dotées d’idées préconçues) …. Les citoyens des polis, malgré leurs capacités technologiques, apparaissent ainsi comme dotés d’une forte humanité.

Je terminerai ma chronique en signalant aussi que Diaspora interroge également ce qui fait l’unité d’une espèce, en mettant en scène des IA dotées de sentiments et cherchant à sauver l’humanité, et l’unité d’un individu, en montrant les destinées que peuvent partager ou non mille clones d’un personnage.

 

Le mot de la fin

 

Diaspora est pour moi un véritable monument de la science-fiction.

Greg Egan décrit dans ce roman une civilisation humaine profondément différente de celle que l’on connaît, avec des modifications génétiques, des personnalités téléchargées dans des robots, appelées gleisners, et surtout, les citoyens des polis, c’est-à-dire des consciences numériques hébergées dans des superordinateurs et vivant dans des espaces virtuels.

L’auteur confronte cette civilisation, qu’on peut qualifier de posthumanité, à des événements cosmiques capables de détruire toute forme de vie dans la galaxie, ce qui la force à partir explorer l’espace pour en trouver les causes et des moyens d’y échapper.

Le voyage interstellaire de la Diaspora dévoile au lecteur des technologies et des civilisations complètement vertigineuses, telles que l’utilisation de particules élémentaires pour encoder des messages ou de femtomachines, et dépeint des personnages, qui malgré leurs capacités technologiques et intellectuelles phénoménales, restent profondément humains.

Plus de 20 ans après sa parution originale, Diaspora arrive en France, et j’espère sincèrement qu’il va y être reconnu !

Vous pouvez également consulter les chroniques d’Apophis, Feyd Rautha, ConstellationsGromovar (sur la VO),

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17 commentaires sur “Diaspora, de Greg Egan

      1. J’apprécie pas la SF exigeante qui envoie des sciences dures un peu compliquées, j’ai plus l’impression de retourner à l’école que de me détendre
        Mais c’est complètement personnel. Je préfère m’en tenir à « personnages cools, histoire fun »

        Aimé par 1 personne

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